{ Into the Forest } Patricia Rozema

Into the Forest - Patricia Rozema
Into the Forest - Patricia Rozema
Le genre post-apocalyptique vu à revers.

Attention, cette review contient des spoilers.

Beaucoup d'entre-nous se sont laissés croire que le long-métrage de Patricia Rozema serait une épopée de survie post-apocalyptique en milieu boisé. N'en déplaise à certains, rien ne l'affirme, pas même le synopsis. Le titre du film peut éventuellement être trompeur, et c'est probablement l'une des raisons pour laquelle le public s'est retrouvé de marbre face à Into the Forest jusqu'ici.

Pourtant, le cadre et la mise en scène sont tout aussi intéressants. Si l'on entrevoit à peine le monde extérieur, les protagonistes principaux étant reclus dans une "smart-home" - on reviendra là-dessus - à environ 2h de route de la ville, cela ouvre un nouvel angle au spectateur, si ce n’est même un angle-mort. Là où des films tels que I am Legend ou 28 Weeks Later exposent un monde désordonné voire chaotique où règnent la peur, l'angoisse, l'animosité et toutes les émotions humaines saignées au papier de verre, la réalisatrice nous propose ici l'opposé. L'extérieur est dangereux, masqué, comme pour protéger le spectateur et les personnages de toute menace. Nous errons alors dans la maison avec un père et ses deux filles.

La première demi-heure a le malheur d'avoir un goût assez fade et superficiel. L'on nous présente deux sœurs à la personnalité dichotomique, une petite famille dépendante des progrès technologiques existant déjà pour beaucoup à l'heure actuelle, mais non démocratisés. La maison est intelligente. Les lumières répondent à la voix, les écrans tactiles sont translucides, l’internet s'avère ultra développé, etc. Il s'agit donc d'un habitat bien sophistiqué pour un endroit humainement désertique, mais sublime et luxuriant à l'œil, grâce à une photographie et une réalisation propres, poétiques et soignées. Un nouveau contraste qui ne manque pas d'intérêt.

Le long-métrage démarre réellement alors que le père décède malencontreusement en coupant un arbre à la tronçonneuse, afin de subvenir au besoin du bois permettant de chauffer le logement. Et surtout, c'est depuis ce moment précis, lors des dernières paroles soufflées, "Apprenez à vous aimer l’une et l’autre", que vont briller les deux actrices principales, Ellen Page et Evan Rachel Wood. Deux actrices du même âge, mais venant d'univers fort différents, à la filmographie guère semblable. Et c'est pendant le reste du film que Patricia Rozema va creuser le profil de ses personnages, qui se verront ainsi obligés de s'aimer afin de survivre ensemble en se serrant les coudes. Chaque minute compte. Chaque minute est contemplative. L'action n'est pas au rendez-vous, mais qu'importe, le but n'est pas là. Une kyrielle d'événements nous tombe dessus au fil de l'heure quarante, et plus le film avance, plus Eva et Nell sont attachantes et génératrices de sentiments. Il y a une sincérité sentimentale terriblement perceptible qui fait que notre sensibilité et notre état émotionnel évoluent en même temps que les protagonistes. Le duo, susceptible de paraître incongru au départ, devient en conclusion lourd de sens.

L'avant-dernière scène nous laisse pantois face à l'habitat tombant en ruines sous l'autorité du feu allumé par Nell. Une finalité qui s'avère malheureusement prévisible. Le long-métrage s'éclipse alors dans la nature, dans l'incertitude, s'appuyant sur des cendres, mais aussi sur la vie : un nouveau-né fait désormais parti de la mince famille. Un enfant développé suite à une conséquence tragique de ce nouveau monde en pénurie de tout. Pénurie énergétique, technologique, sociale, sexuelle, alimentaire, etc. Détruire pour reconstruire, s'appuyer sur les cendres pour mieux renaître, voilà sur quoi nous laisse la fin d'Into the Forest.

Bien que Into the Forest reste définitivement un film à voir en cette année 2016, il souffre de défauts pauvres en nombre, mais cruciaux. La première demi-heure tente d'instaurer trop de choses en place, et laisse penser qu'un format de 2h aurait pu être plus avantageux malgré une légère longueur lors de la deuxième partie du film. P. Rozema lève le voile sur une famille composée d'un père et de deux filles aux traits distincts, certes. Elle tente également de mettre l'accent sur cette maison quelque peu futuriste, sans être irréaliste : dans une dizaine d'années, nous risquons de vivre dans le "tout connecté" absolu. Mais si l'on saisit le chronomètre afin de mesurer le temps où l'on nous montre son fonctionnement et son esthétique, il est certain que l'on ne dépasse point les deux minutes. C'est à mon sens une erreur cruciale que de ne pas mettre l'accent dessus, car la situation "apocalyptique" démarre, justement, d'une panne générale d'énergie dans le pays entier. Alors, si l'on nous coupait internet, le téléphone, les applications pour smartphones, nos montres mondialement synchronisées, nos smart-TVs... il est évident que beaucoup le vivraient mal. Eva et Nell se retrouvent donc privées de leur confort et de leurs habitudes du jour au lendemain, mais le spectateur demeure par conséquent indifférent à l'élément déclencheur de l'histoire. Une ombre massive à dessiner au tableau.
Dernier point noir, les interactions sociales. Guère nombreuses, elles arrivent telles un cheveu sur la soupe. Les deux hommes arrivent comme par hasard, sans raison particulière apparente, suite à une errance semblant les esseuler. Formulé ainsi, cela semble légitime, mais leur intervention relève davantage de l’intrusion, et ce, que ce soit du côté spectateur comme du côté personnage. Un détail en demi-teinte donc, qui se justifie, mais qui ne permet pas au film de s’émanciper comme il se doit. Reste tout de même une photographie brillante dans tous les sens du terme et de jolis plans, malgré la lourdeur et la noirceur progressive du quotidien de Nell et d’Eva.

LES + :
- Le choix et le mix savant des deux actrices principales
- Le thème post-apocalyptique vu à revers
- Une ambiance visuelle contemplative

LES - :
- Le quotidien ultra connecté au sein de la maison pas assez développé
- Un léger moment de plat dans la deuxième partie du film
- Les rencontres humaines arrivent comme un cheveu sur la soupe

NOTE : 7/10