{ Philippe Katerine } Le porc-trait

Katerine
Katerine
Un homme, une femme aussi, un artiste, un emmerdeur, un extraterrestre moustachu, mais un être sensible avant tout.
Philippe Katerine, dans la culture française, fait parfois office d'ovni. S'il est difficile à suivre et à cerner, lui et ses railleries sociétaires bien connues dégoulinant de sa discographie, il ne reste souvent aux gens que leurs yeux écarquillés face à cette figure et ses productions artistiques. Il faut reconnaître que le personnage laisse volontairement son audience dans le flou en nageant à la fois à contre-courant de son époque, mais également avec. À titre d'exemple, suffit de regarder l'intitulé du disque Robots Après Tout pour se rendre compte du pied-de-nez à Daft Punk, le plus célèbre duo de la scène électronique française. Nous sommes alors en 2005, Humans After All connaît un grand succès, divisant pourtant les fans des deux robots.

Et il semblerait que Katerine aime batifoler autour d'eux, puisqu'en 2014, il revient avec un album hors du temps mais dont les germes poussent depuis les tendances musicales des 80's : Magnum. "Magnum", c'est une série télévisée, un film, une coopérative photographique, une marque de crème glacée, un format de bouteilles de vin et de champagne, des munitions d'armes à feu, un véhicule, une variété de pomme de terre, ou encore une classe de satellites espions aux USA. Un tel titre fourre-tout n'a jamais été aussi finement utilisé que par le moustachu. Katerine, c'est la rencontre de l'ordinaire avec l'extraordinaire, c'est de la caricature, des mœurs mis à mal, ou des règles et des vieux mythes transgressés. 

Magnum
, c'est un disque encore plus funky, plus intemporel que Random Access Memories. D'un point de vue purement technique, le personnage balaye le duo d'un revers de manches en plongeant dans multiples références, sans chercher à imiter ou à titiller une quelconque fibre nostalgique. L'ingénierie sonore derrière le disque, très au goût du jour en terme de mixage et de mastering, prouve que l'on peut user de genres musicaux usés. Pour l'artiste, avoir recours à un genre musical obsolète est une aubaine afin de mieux traduire ses paroles beaufs en apparence. "En apparence" je précise, parce que "avec ses grosses couilles", pour citer la punchline farfelue de la chanson Efféminé, l'artiste se gausse du moindre automatisme humain ainsi que de la torpeur du quotidien de ses congénères. Son message ? Soyez vous-mêmes, sortez du moule, faites ce que vous désirez, faites l'amour à qui vous tend le périnée, soyez homme, soyez femme, qu'importe, l'on est humain à partir du moment où l'on s'assume. Et chez les français, il semblerait que l'on ne s'assume qu'à demi-mot, si l'on en croit les paroles.

Notre moustachu est d'une sensibilité profonde. On ne trouve pas la prestance ou le mordant d'une rockstar chez lui, non. Mais on trouve un être désespérément humain. Et être humain, c'est voué à être mille choses à la fois, et il souhaite le rappeler à son public à coups de railleries lyriques et sonores, pour offrir un cocktail vitaminé issu de L'imbécile Heureux qu'il pense être.

Évoquer sa sensibilité sans mentionner son documentaire très personnel, Peau de Cochon, serait une grave omission. On retrouve l'artiste éclaté en plusieurs parties distinctes, ou à l'inverse, curieusement raccordées. Il promène littéralement le spectateur avec lui et ses prunelles enfantines, en se promenant à droite à gauche le long des rues de sa jeunesse. On nous présente ses fidèles compagnons, mais aussi et surtout ses petites habitudes nées à son plus jeune âge. Des habitudes qui, pour la plupart, lui sont restées. L'exemple le plus frappant est cette scène où Katerine, perché sur un pont, tente de dire bonjour d'un coucou de la main aux automobilistes. On assiste dès lors à un revirement inattendu. Sans retour de la part des conducteurs, le personnage se vexe et se sent blessé : se dire bonjour, c'est le béaba d'un monde meilleur, où sourire ne devrait pas provoquer de courbatures.

Philippe Katerine est une personnalité multi-casquettes et multi-facettes, agissant dans l'industrie musicale comme cinématographique en passant par les arts plastiques. On retiendra tout particulièrement sa collection saugrenue de crottes issues de son propre sphincter, préservée en chambre froide dans des tupperwares. Il dispose sans nul doute d'une créativité et d'une sensibilité sans bornes qui font le charme de sa présence bien ancrée dans la culture francophone. Qu'il soit génie incompris ou "imbécile heureux", on ne peut nier l'existence d'un sens plus profond dans ses œuvres qu'il n'y paraît au premier abord. Et au premier abord, Katerine fait rire, agace ou surprend. Mais en sautant dans le plat, on est enfin en mesure d'entrevoir les émotions qui baignent au sein de son travail.